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Allocution de Monsieur Eric Spitz - Festival de la Correspondance de Grignan

 

Festival de la Correspondance de Grignan
Allocution de Monsieur Eric Spitz
Préfet de la Drôme
le 04 juillet 2017

" C’est la seconde fois, Monsieur le Ministre que vous me conviez à cet exercice bien audacieux, en ce lieu si prestigieux, du discours républicain.

Plus qu’en tout autre endroit, ce discours se doit d’être introductif, tout en essayant d’être pertinent, sans prétendre bien sûr être brillant, laissant cette lourde tâche aux femmes et aux hommes de lettres et de plume qui honoreront de leur présence, une fois encore, le Festival de la Correspondance de Grignan.

Prendre la parole au château de Grignan où l’Histoire s’écrit au singulier, celui de la mémoire d’une femme à l’exceptionnel talent, Madame de Sévigné, c’est mesurer avant tout, avec humilité, l’exceptionnel honneur de prononcer, devant un auditoire averti, ces quelques mots couchés sur le papier et que l’on espère, si ce n’est à la mesure de cette mémoire là, tout au moins suffisant à ce qu’elle n’en souffrît point.

La République honore les écrivains, avec d’autant plus de plaisir, que le plus souvent, ils le lui rendent fort mal. Nous nous garderons bien de parler d’ingratitude, mais plutôt de cette forme d’affection qui, bien loin d’être surcroît d’affliction, exprime le ressenti, la colère et parfois la haine, autant de sentiments qui en définitive témoignent d’une forme d’attachement très particulier.

L’écrivain est cet enfant de la Nation qui la chérit comme il l’abhorre, fils prodigue autant que prodige qui n’a de cesse de rejeter sa famille en espérant la réinventer pour qu’elle redevienne digne de son propre amour. Parce que la Nation c’est bien notre famille à tous, dont nous souhaitons nous affranchir sans cesser de la servir et que nous souhaitons faire évoluer, sans cesser de l’aimer.

"Famille, je vous haime !" Souffrez que pour une meilleure compréhension, je considère, fort arbitrairement, que le h soit "aspiré" et interdise toute liaison.

Que faut-il comprendre de ce clin d’oeil dysorthographique où s’entremêlent l’amour véritable et la haine profonde ? Le détournement de la sentence impitoyable de Gide et l’affirmation désespérée autant que pathétique, dans l’humour ravageur, de cet amour filial auquel on ne peut renoncer et que l’on ne peut rejeter.

"Familles, je vous hais ! Foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur." écrit Gide. La famille c’est le lieu de l’éclosion, le cocon douillet des habitudes aliénantes et des vaines certitudes, de la douceur insupportable et de la protection débilitante. C’est le lieu du bonheur surfait, absurde, imbécile et pourtant si rassurant, si important, tellement nécessaire que nous y revenons toujours.

"Famille je vous hais…", qu’aurait pensé Gide quand son cri est devenu slogan, intimement associé à mai 68, hurlé par une génération, toute entière rebelle, qui prétendait renverser les codes d’une société bourgeoise en réinventant le rapport à l’autre, sans se rendre compte qu’elle s’installait peu à peu elle-même dans de nouvelles conventions, de nouvelles normes et de nouvelles limites avant que la famille ne s’imposât de nouveau, comme la seule référence sociale désespérément stable d’une société en déshérence et qu’en même temps l’individualisme ne s’épanouît sur les décombres de toutes les solidarités.

Et peu à peu l’on redécouvrit les vertus du cocon, jusqu’à cette génération Tanguy, celle de ces trentenaires incapables de faire le grand saut, de rompre les amarres, de prendre leur envol, de s’affirmer, de s’assumer, de s’autonomiser et tout aussi insupportables dans leur comportement puérile et leurs attentions mièvres, que ne l’étaient leurs propres parents dans leur révolte permanente.

"Famille je vous aime…", pitoyable aveu de gratitude et de bons sentiments que l’on n’exprime que pour mieux se rassurer de ne pas avoir su se réaliser.

Et comment le pourrait-on d’ailleurs. Nous savons bien ici à Grignan, comment une mère, Madame de Sévigné, d’autant plus qu’elle est exceptionnelle, peut devenir envahissante, pesante, oppressante, avilissante, malgré l’éloignement, la distance et le temps que la correspondance permet de rompre, quand cette lettre que l’on relit sans cesse, nous rattache soudain si fortement et si sûrement à ce monde que l’on avait quitté et à cette famille que l’on avait cru pouvoir fuir.

Pauvre Madame de Grignan, dont on ne connait pas les propres sentiments, ses lettres conservées ou non, n’ayant pas été jugées digne de la postérité.

"Famille, je vous haime…" et les tenants de toutes les psychanalyses, qu’elles soient freudienne ou lacanienne n’en disent pas davantage dans la description attentive et patiente de la famille, creuset de toutes les frustrations et de toutes les perversions sociales.

Singulièrement vous aviez choisi l’an dernier, comme thème du festival de la correspondance, l’Exil, c’est à dire l’ailleurs, la fuite et l’éloignement comme alternative aux aliénations de toutes sortes. Comment ne pas mettre ce thème en perspective avec celui de cette année, celui en définitive de cette aliénation familiale, qu’elle soit consciente, volontaire, subie ou imposée.

"Famille je vous haime… " parce qu’autant de choses nous poussent à fuir qu’à demeurer, quand nous éprouvons cette peur de vouloir tout changer pour ne pas prendre le risque de tout perdre, puisque nous nous sommes justement construits dans ces frustrations et dans cette aliénation.

Famille je vous haime… comme je haime la Nation ! On ne choisit pas sa famille, on n’en réchappe pas et on ne s’en libère jamais. Mais parce que nous sommes, peut-être nous appartient-il de la rendre un peu meilleure.

Alors plutôt que de céder à la sentence impérieuse des trois morts : " vous êtes ce que nous fûmes, vous serez ce que nous sommes.", peut-être pouvons-nous nous employer, à un peu moins haïr pour un peu mieux aimer et rêver, et bâtir et rayonner, et faire mentir les morts en devenant ce que nous sommes sans jamais accepter de demeurer ce qu’ils furent. "